par Samuel Freudenthal
Portrait :
Nicolas Thierry est un homme politique français au parcours atypique qui a su s’imposer comme une figure montante de l’écologie au sein du paysage politique national. Ancien étudiant de l’Université de Bordeaux, il débute en tant qu’élu conseiller régional en 2015, puis devient rapidement l’un des viceprésidents de la Région, chargé de l’environnement et de la biodiversité. En 2022, il se lance dans la bataille législative pour représenter la 2e circonscription de la Gironde sous la bannière de la NUPES, et gagne. S’illustrant lors de son premier mandat par sa lutte contre les polluants éternels (PFAS), il a depuis été réélu lors des élections anticipées de 2024.

L’entretien :
Le ScrUB : Comment êtes-vous arrivés à votre engagement en politique ?
NT : Tout d’abord, je ne viens pas d’une famille politisée. Par conséquent, l’envie d’exercer un mandat, de m’engager dans un parti politique, n’était pas du tout présente dans l’univers familial. J’irai même plus loin : je suis écologiste, et de gauche, et je suis issu d’une famille d’une sensibilité plutôt de centre droit. Mon engagement n’est donc pas lié à une forme d’éducation, ou d’héritage, comme dirait Bourdieu. J’ai cependant des parents agriculteurs, viticulteurs, et j’ai pu être confronté très jeune à l’impact de l’agriculture intensive sur l’environnement dans lequel je vivais, étant né à la campagne. Concrètement, il s’agit de la disparition des oiseaux, que je n’entendais plus, des gens autour de moi qui tombaient malades, souvent à cause des pesticides. Ce fut une de mes premières révoltes d’adolescent : je me suis alors rapproché d’associations environnementales. Plus tard, quand je suis rentré en fac de sociologie, ce sont les sciences humaines qui m’ont permis de réaliser que l’on ne pouvait pas séparer la question environnementale de la question sociale, et que ses enjeux étaient intimement liés au sujet de l’économie et à la justice sociale. Ce fut la première pierre qui m’amena à un engagement plus global, à un engagement politique. Fort de cette réflexion, et par mon contact avec un certain nombre d’associations, je me suis retrouvé collaborateur d’un élu, et à un moment je me suis dit : « pourquoi pas moi ? ». Au lieu d’éprouver une forme de frustration quant à l’action politique, je me suis demandé si je ferais mieux. J’ai donc franchi le pas de cet engagement, et je me suis présenté pour la première fois à des élections régionales en 2015. Tout cela m’a donc amené à mon engagement, mais rien ne me prédestinait à devenir Vice-Président de Région comme je l’ai été, ou député aujourd’hui.
Le ScrUB : Votre engagement s’est donc établi dans votre jeunesse, quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’engagement des jeunes dans la société et sur ses mutations ?
NT : J’apporterai déjà une nuance à la formulation : je pense que parler de jeunesse de manière générale a finalement peu de sens, puisqu’elle est, comme le reste de la société, plurielle. Au-delà des différences territoriales, puisque l’on parle des jeunes urbains, des jeunes ruraux, la jeunesse n’est pas un corps social homogène. Cette nuance est importante. Pour autant, globalement, je ne pense pas du tout que, comme l’on peut l’entendre trop souvent, l’engagement des jeunes soit en déclin, ou que la jeunesse soit dépolitisée, individualiste. L’engagement est seulement, comme vous l’avez dit, en mutation aujourd’hui. Lorsque l’on prend l’exemple des partis politiques, même des partis comme les écologistes, qui sont des partis que l’on peut penser comme tournés sur des questions qui touchent les jeunes, et qui sont donc un peu plus « attractifs pour la jeunesse », il y a un problème de captation de la mutation de cet engagement de la jeunesse. Je pense que c’est aux organisations et aux mouvements politiques en premier lieu de changer de posture, et d’arriver à mettre en place des espaces qui permettent l’engagement d’une génération qui a de nouvelles aspirations. On voit bien, si l’on prend l’exemple de la pandémie du Covid, qu’il y a eu des mouvements de solidarité entre étudiants pour se serrer les coudes et passer cette année extrêmement dur. Il y a donc des ressorts extraordinaires aujourd’hui. Aussi, je suis frappé par quelque chose : j’ai aujourd’hui 48 ans, et si je me remémore il y a ne serait-ce que 25 ans de cela, je suis surpris par la lucidité et la maturité notamment politique des jeunes avec lesquels je discute en circonscription, que je n’avais pas du tout au même âge. Je pense que c’est aussi certainement dû au fait qu’avec la situation telle qu’elle est aujourd’hui, les mosaïques de crises que traverse notre monde, avec les inégalités, les discriminations, l’emballement climatique, l’érosion des libertés publiques, ou encore l’instabilité politique, les jeunes obtiennent une lucidité politique beaucoup plus aiguisée que moi-même il y a 25 ans, où les choses n’allaient (déjà) pas bien pour les jeunes, mais l’on ne subissait tout cela non plus. Je considère donc que les jeunes possèdent une forte sensibilité aux enjeux politiques, et que c’est aux organisations de trouver aujourd’hui des espaces adéquats.
Le ScrUB : Il faut donc plus encore adapter l’environnement politique aux enjeux vécus par les jeunes ?
NT : En effet, on ne peut plus imaginer aujourd’hui, à notre époque, avec les aspirations et les modes de mobilisations actuels, de continuer à proposer seulement par exemple des réunions politiques, où l’on parle le soir, dans un groupe local. Ou dans ce cas, on ne peut pas s’étonner de l’absence des jeunes dans ces événements-là. Il est nécessaire de créer un nouvel espace, et de cesser de penser que les jeunes sont individualistes aujourd’hui, c’est parfaitement le contraire. J’ai beaucoup travaillé avec Camille Etienne sur les PFAS. Quand je vois quelqu’un comme elle, qui n’a que 26 ans, sa maturité politique, l’énergie qu’elle déploie, et les dizaines de milliers de personnes qu’elle arrive à mobiliser, qui sont souvent des jeunes, c’est aussi parce qu’elle propose des moyens de mobilisation nouveaux. Cela peut être au travers de la mobilisation de figures intellectuelles, d’actions créatives, artistiques, culturelles, ou bien encore par le biais de son documentaire. Elle arrive à fédérer là où les organisations politiques classiques n’y arrivent pas, ce qui montre qu’il ne s’agit pas du tout d’un problème d’engagement, mais de format. Il faut que la génération qui est la mienne laisse de l’espace.
Le ScrUB : Vous l’avez rappelé plus tôt, la vie étudiante de manière générale est un véritable vecteur de l’engagement citoyen et politique. Vous avez étudié la sociologie à l’Université de Bordeaux, quel souvenir gardez-vous ?
NT : Ça a été pour moi une respiration incroyable ! Pour tout vous dire, j’avais un parcours scolaire un peu difficile, je n’arrivais pas à trouver un sens à mes efforts, à me projeter.
Quand je suis arrivé à Bordeaux II à la Victoire, les gens que j’ai rencontrés -certains que je n’aurai jamais connu autrement, venant d’un milieu rural-, la vie étudiante… Ce fut une grande respiration. Par ailleurs, la formation intellectuelle que j’ai aujourd’hui, en termes de réflexion politique, de compréhension des rapports de domination, de force, qui se passent dans la société, la question de la discrimination, de la place de l’écologie politique, de la reproduction sociale : tout ça, je le dois à l’enseignement supérieur, et je le dois aux apprentissages que j’ai pu recevoir à l’Université de Bordeaux. Ce fut donc pour moi un moment clé en termes de socialisation d’un point de vue personnel, mais aussi dans ma formation intellectuelle. Je ne saurais pas comment qualifier ces années à l’Université de Bordeaux, mais elles ont certainement été déterminantes. Il est très probable, même si l’on ne peut jamais l’avancer précisément, que si je n’avais pas eu la formation universitaire que j’ai eu ici à Bordeaux, je ne serais sûrement pas député aujourd’hui.
Le ScrUB : Ces enseignements vous ont donc sensibilisé aux enjeux qui constituent notre société.
NT : Je dirai même plus que ça ! Cela m’a permis, moi qui suis un grand lecteur d’Edgar Morin, de comprendre qu’on ne pouvait pas raisonner en silo, et que l’enjeu était de sortir de visions cloisonnées, qu’il fallait maintenir une approche pluridisciplinaire, et que la notion clé de tout était finalement l’interdépendance des sujets.
Le ScrUB : Et qu’est-ce que la sociologie vous a apporté sur le plan humain ?
NT : Au-delà de l’aspect académique, je dirais qu’elle permet grandement de donner les outils pour se mettre à la place de l’autre, ce qui est fondamental.
Le ScrUB : Changeons de domaine. En tant que parlementaire, quel est votre rapport avec le droit ?
NT : En tant que parlementaire, j’aborde le droit prudemment. Je dis souvent : je ne propose des amendements, je ne modifie la matière juridique que d’une main tremblante. J’estime que les textes qui nous permettent de vivre aujourd’hui en société ont été construits et se sont sédimentés avec les années, avec les gens qui sont passés avant nous. Modifier un texte, aussi technique qu’il soit, il faut toujours le faire avec prudence, puisqu’il est le fruit d’un héritage et d’une expérience qui s’est développée au cours de plusieurs décennies. Cette ancienneté invite bien sûr à le questionner, à apporter de nouveaux éclairages, mais il faut toujours le faire avec réflexion. Personnellement, je vois le droit avant tout comme le ciment de la vie en collectivité, et de la protection des communs. Je ne m’empêche pas de le modifier, comme le témoignent mes engagements sur la pollution ou bien encore les PFAS, mais l’importance de la matière qu’il contient à mon sens m’amène à la prudence afin de ne pas déranger son équilibre.
Le ScrUB : L’activité parlementaire demeure assez mal connue pour la plupart, comment est séquencée votre vie politique ?
NT : Je vais parler de mon cas, puisqu’il faut savoir que chaque député a une approche très différente de son mandat. J’essaie personnellement d’avoir une approche équilibrée dans mon séquençage, je partage ma semaine entre le travail parlementaire, à Paris, qui est composé des moments en commission et des votes en hémicycle, et le travail en circonscription, à Bordeaux Centre. Lorsque je parle de commission, il en existe plusieurs, moins d’une dizaine, regroupées par thématiques. Il y a par exemple la commission « finance », des « lois », des « affaires étrangères », « défense » … et il y a une commission « développement durable et aménagement du territoire », où je siège. Toutes les questions de transport, d’eau, de biodiversité, de climat, d’énergie y sont traitées. On est environ 70 ou 80 députés à travailler sur ces sujets. Tous les textes, avant d’arriver en hémicycle, passent par les commissions. Le travail à Paris, j’y passe deux jours quand il y a peu d’activité parlementaire, mais je peux passer parfois jusqu’à deux jours et demi, voire trois jours. Je passe le reste de la semaine en circonscription. Légalement, le mandat d’un député ne lui donne pas de rôle sur le territoire. Il élabore la loi et contrôle l’action du gouvernement. Néanmoins, nous sommes élus par des citoyennes et des citoyens en circonscription, et je passe la moitié de ma semaine à leur contact. Cela consiste bien souvent à aider les gens dans leurs problèmes quotidiens. Avec notre équipe, nous avons mis en place des permanences mobiles, où nous nous installons à côté d’un marché ou bien d’une place publique, et nous sommes à disposition pour discuter avec qui le souhaite. Nous avertissons en amont de ces rencontres sur nos réseaux sociaux. Pendant ces moments, on nous formule énormément de demandes ; qui vont d’un problème de carte d’identité, où l’on aiguille simplement les gens, à des cas bien plus graves, où des femmes nous signalent des problèmes domestiques, des violences conjugales. Le fait que ces permanences soient dans des lieux du quotidien permet aussi à ces femmes de faire part de leur détresse simplement en rentrant du marché, ou bien en passant sur la place en rentrant chez elles. Dans ces cas-là, on est dans l’accompagnement : on oriente vers des associations qui peuvent aider, on incite à porter plainte, on passe des coups de fils pour qu’elles soient prises en charge. C’est un travail bien différent de la tâche parlementaire à Paris, qui découle d’un choix personnel. Au-delà de ça, les permanences mobiles sont aussi tout simplement un lieu où chacun peut venir parler politique, évoquer les actualités à l’Assemblée nationale, s’exprimer. Parfois, on se fait aussi engueuler, et c’est normal ! On est aussi là pour recevoir une forme de colère, pour échanger là-dessus. Des gens viennent aussi nous féliciter pour notre combat sur les polluants éternels, sur notre politique. En tout cas, je consacre deux à trois jours par semaine pour aller vers les gens en circonscription.
Le ScrUB : Vous additionnez donc une dimension sociale à votre mandat, à la manière d’un élu local. Comment cela vous est-il bénéfique dans votre vie parlementaire ?
NT : Il y a un lien entre mon mandat et ces rencontres régulières : lorsque j’échange de façon répétée sur la circonscription, dans la rue, à être au contact, des sujets reviennent : quand les gens vous disent qu’ils ont des problèmes sur l’isolation des logements, ou sur la sécurité par exemple, cela me nourrit pour quand je reviens à Paris, pour diriger mon travail parlementaire, et avoir à l’esprit les problématiques quotidiennes que peuvent rencontrer les citoyens.
Le ScrUB : Vous avez été largement réélu à l’issue des élections législatives anticipées, comment avez-vous réussi à mener votre campagne électorale en un temps restreint ?
NT : Les choses se sont faites très naturellement ; étant donné que je travaille en circonscription toutes les semaines, que l’on est sur le terrain dans la rue avec les permanences mobiles, et que je suis en contact régulier avec l’ensemble des militants des partis qui m’ont soutenu (d’abord avec la NUPES puis avec le NFP). Les choses ne se sont pas arrêtées le soir de l’élection, et quand la dissolution est arrivée, beaucoup de gens nous ont envoyé à mon équipe et moi-même, exprimant leur envie de participer à la campagne.
Tout s’est donc rapidement mis en place. Je n’ai pas changé grand-chose ! Ma suppléante, Florence Guéry, avec qui je travaille quotidiennement depuis 2022, est toujours là. On avait le soutien militant et citoyen, on l’a gardé. C’est comme ça que 48 heures après la dissolution, ou 72 heures après, nous faisions la déclaration de campagne, avec un meeting. Ça a été fluide. Sans être sûr du résultat, bien sûr, mais l’installation de la campagne s’est faite sans la pression du délai grâce au soutien militant qui nous a épaulé. Je me rappelle notamment du tractage géant organisé à Pey Berland, devant la place Jean Moulin, ou plus de 200 personnes étaient venues nous aider à distribuer le programme.
Le ScrUB : Qu’est-ce qui vous a surpris lors de cette campagne ?
NT : Ce qui était vraiment étonnant, c’était que malgré le cadre anxiogène la dissolution, et le danger de l’extrême droite avec Jordan Bardella qui risquait d’atteindre Matignon, c’est une campagne joyeuse que nous avons menée. On a fait ce tractage géant, des périples à vélo pour faire le tour de Bordeaux avec 40 ou 50 personnes, des soirées match pour l’Euro où l’on conviait les gens, des apéros à la Benauge où les habitants du quartier sont venus… c’était joyeux ! C’est aussi certainement dû à l’alliance des partis de gauche, avec le NFP et le programme unique, qui était une grande attente des électeurs et des électrices.
Le ScrUB : Un des éléments qui a sûrement contribué à votre popularité auprès des électeurs est votre combat contre les PFAS, qui a été le fer de lance de votre action politique pendant votre dernier mandat. Qu’a représenté l’adoption de votre proposition de loi pour vous ?
NT : Déjà, il me semble important de rappeler pourquoi je m’intéresse aux questions de pollution et de santé publique en général : c’est aussi parce qu’à travers l’histoire des pollutions, ce sont bien des logiques de domination, d’exclusion, de hiérarchie et d’inégalités qui doivent être interrogées. Ce sont toujours les groupes sociaux les plus vulnérables qui sont soumis aux environnements les plus délétères. Si l’on regarde à l’échelle internationale, le même schéma se reproduit avec les pays du Sud. Il y a donc un lien extrêmement fort entre ces questions de pollution, de santé publique, et ces rapports sociaux. Pour en revenir à ma proposition de loi, ça n’est pas fini, puisqu’elle doit passer encore une fois à l’Assemblée nationale pour être définitivement adoptée, mais elle a déjà été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale ainsi qu’au Sénat, ce qui n’est pas rien ! Il est un des rares textes issus de la NUPES ayant eu un tel parcours. Ce qui était extrêmement satisfaisant, c’était que l’on m’a dit au début : « écoute, tu es en train de t’attaquer à quelque chose de complexe ; personne ne connaît les polluants éternels, ça ne va intéresser personne, et tu t’attaques aux lobbys de l’industrie chimique, qui est une des industries les plus influentes aujourd’hui. Tu devrais passer à autre chose ! ». Et en fait, ce qui s’est passé, c’est que ce n’était pas une réussite personnelle, cette proposition de loi sur les PFAS ; c’était un combat collectif que l’on a mis en place. Mon rôle a été celui de mettre en place une coalition entre les ONGs, les scientifiques, des personnalités, des activistes comme Camille Etienne (mais pas que !), et de leur garantir un objectif clair derrière nos actions : la santé publique. C’est avec cette coalition très hétéroclite, allant de Kevin Meyer qui a donné de ses cheveux pour tester sa positivité aux PFAS, à des chercheurs au CNRS, ou encore l’ONG Génération Future qui a créé une plateforme pour interpeller les députés… que nous sommes devenus inarrêtables. On a réussi à être en conquête dans le débat public, à faire monter le sujet chacun à sa manière, en se coordonnant bien sûr en stratégie. Je faisais pendant ce temps le travail parlementaire qui était celui de convaincre chaque député de voter la proposition. Comme on a gagné la bataille médiatique autour du risque des polluants éternels, l’industrie chimique, aussi puissante soit-elle, est passée d’une position très offensive, à céder du terrain et à se rétracter sur la défensive. Alors certes, un groupe comme SEB a réussi à éviter à huit voix près que la loi légifère pour les questions d’ustensiles de cuisine. Mais l’on a gagné sur les cosmétiques, sur l’habillement, sur le fait de rendre obligatoire le contrôle de la présence de ces polluants par l’Etat dans l’eau, et l’on a même réussi à faire voter une taxe pollueur-payeur sur les PFAS à la droite ! Tout cela a été rendu possible grâce à la mobilisation citoyenne, à la coalition que l’on a mis en place qui a tellement mobilisé, que les députés ne pouvaient plus rentrer en circonscription sans qu’on leur demande ce qu’ils allaient voter sur la loi PFAS.
Le ScrUB : Vous avez aussi organisé des projections dans toute la France du film Dark Waters, illustrant le scandale des polluants éternels. Étaient-ce aussi des moments forts pour votre projet de loi ?
NT : Bien sûr, on voyait des ONGs, des gens, les collectifs qui s’étaient montés sur place pour interpeller les élus locaux, la préfecture etc…Ça a suscité quelque chose, c’était ma part. D’un autre côté, le travail remarquable de groupes comme Générations Futures, des chercheurs au CNRS qui me donnaient tout le temps des arguments contre les fausses controverses installées par les industries chimiques, fut essentiel pour la réussite de cette proposition. De même, si Camille Etienne n’avait pas mis toute sa puissance de frappe médiatique, si Kevin Meyer ne s’était pas exprimé, si Nagui n’avait pas fait de même… on n’aurait pas atteint ce succès. Ce qui était jusqu’alors impensable est devenu un sujet politique, et a fait reculer les industries. Je me souviens, le responsable de la droite au Sénat avait dit à mes collègues, alors que le texte était arrivé à la niche parlementaire des écologistes avec d’autres propositions : « tous les textes là, on les balaye, sauf les PFAS. Les PFAS, on peut plus balayer ça d’un revers de la main. » Ils ont donc aménagé le texte, avec quelques amendements, mais ils l’ont voté. Ce que je retiens donc, en somme, c’est que pour gagner les combats politiques, la clé, c’est d’être capable de monter les coalitions et de les faire vivre. Il y a une question de méthode qui est très importante, de mise en retrait. Il faut être capable de partager le combat, mais aussi de partager les gains des victoires. Beaucoup d’élus veulent être mis en avant médiatiquement. La coalition nécessite cette notion de victoire collective, et moi ça me va. Je retire de cette lutte une grande satisfaction, et surtout cette méthode pour animer un collectif.
Le ScrUB : Après ce succès, quelle sera votre prochaine lutte au cours de ce nouveau mandat ?
NT : Je ne vais pas pouvoir complètement rentrer dans les détails, mais je peux vous dire deux choses : je vais continuer sur les questions de santé publique, qui me tiennent à cœur, en mêlant le social et l’environnemental. La deuxième chose, c’est que la proposition de loi va tourner a priori autour du sujet du tabac. 13% de l’ensemble des décès dans le pays en France ne sont liés qu’à la cigarette. On ne peut parler de santé publique sans parler de tabac. Je trouve que son industrie, avec les problèmes que la cigarette pose, est laissée bien trop tranquille. Je vais donc y mettre toute mon énergie. J’ai une idée très précise, qu’il m’est impossible de vous dévoiler là. Dans tous les cas, mon prochain combat s’axera sur le tabac et la santé publique.
Le ScrUB : On a pu voir dernièrement un certain nombre de tensions au sein de la Gauche, pouvant heurter l’esprit du Nouveau Front Populaire. Quelles solutions proposez-vous à échelle pour maintenir cette unité transpartisane ?
NT : Ma conviction est qu’il n’y a rien de plus précieux pour la gauche que son unité. Il faut déjà le poser de cette façon. Au vu de l’élan réactionnaire qui ébranle notre pays, des défis climatiques, sociaux, ou géopolitiques présents, il serait absolument dramatique que la gauche ne soit pas capable d’afficher un horizon commun. Ce que je peux vous dire, c’est que sur ma circonscription, les débats sont très apaisés, loin de refléter les tensions que l’on peut retrouver à l’échelle nationale. On essaie de proposer des formats, on l’a fait en 2022 et on le refait en 2024. On a par exemple composé des espaces que l’on appelait à l’époque le parlement local de la NUPES. Ce sont des lieux qui garantissaient que l’on puisse parler et même mener des controverses de manière apaisée. On a aussi proposé aux militants à notre apéro de rentrée de nouveaux formats. On travaille sur un évènement notamment qui aura lieu début novembre, qui prendra le nom de « Controverse Bordelaise », et qui se répètera tous les semestres. Il consistera à prendre un sujet, comme la sécurité, l’immigration, l’écologie, ou le climat, et à faire venir des intervenants qui ne sont pas d’accord entre eux. Quelqu’un porterait notre vision du NFP, tandis que l’autre y serait opposé. Le but serait donc de faire des soirées de débat, dans un espace apaisé, avec des arguments de qualités, de fond, où les militants pourraient participer. Cela va aussi permettre de contribuer à la création d’une ligne politique : parfois ajuster ce que l’on pensait, d’autre fois le confirmer. Ce sera notre pierre à la création d’un programme commun en 2027. On espère aussi pouvoir organiser des soirées ciné-débat avec toutes les sensibilités de la gauche, pour ceux qui veulent discuter pour trouver des convergences. On va aussi mettre en place des clubs lectures, où tout le monde va lire un livre politique chaque mois, et cette lecture donnera lieu à un débat et à une réflexion commune. S’ajoutera à cela des apéros populaires, où les militants peuvent se retrouver, les passants peuvent s’arrêter, etc. On essaie de créer des moments de convivialité, de fraternité, où les discussions, même sur des sujets difficiles, se font dans un format apaisé. Il faut que cela soit fructueux, avec une forme de joie dans l’engagement. Avec ces discussions portant sur le fond, on s’éloigne de l’écume des choses, des éléments de langage qui peuvent polluer à l’échelle nationale.
Le ScrUB : Pour revenir à l’actualité, comment avez-vous réagi à la nomination de Michel Barnier et son gouvernement, et qu’est-ce que cela augure ?
NT : Je ne vais pas commenter le casting, mais vous dire de manière générale que ce gouvernement n’a pas de légitimité démocratique, puisque c’est l’alliance des perdants des dernières élections. Il n’a aucun mandat pour appliquer quelque programme que ce soit. Le choix d’Emmanuel Macron d’avoir enjambé le verdict des urnes et d’avoir mis en place un gouvernement sans légitimité nous place sur une pente très périlleuse, et ma crainte est que cela donne le sentiment aux gens que ça ne sert à rien d’aller voter. Aussi, quand on commence à voir les sorties d’un certain nombre de ministres, et la sensibilité politique de droite dure de ce gouvernement, cela laisse entrevoir les mesures radicales, souvent très réactionnaires et satisfaisant l’extrême droite qui vont être envisagées. Tout cela alors que finalement deux tiers des électeurs se sont mobilisés dans les urnes pour expliquer qu’ils ne voulaient pas de cette politique. Le barrage n’a fait qu’exprimer l’opposition générale aux idées de la famille Le Pen. Voir aujourd’hui ce gouvernement appliquer un programme qu’ont rejeté plus de la moitié des Français, ça m’inquiète. Le vrai problème dans cette séquence est qu’Emmanuel Macron souhaitait depuis le début un gouvernement d’Union des droites afin de préserver son programme et notamment la réforme du chômage, la retraite à 64 ans, et ce au détriment des principes démocratiques. Cela signifie aussi que l’on a un Président qui a dorénavant abandonné son rôle de garant des Institutions.
Le ScrUB : Au vu du climat politique actuel, avez-vous un message à faire passer aux étudiants qui se posent des questions par rapport au moment qu’ils vivent ?
NT : J’ai envie de leur dire, pour faire court, s’indigner ne suffit pas, engagez-vous !