Bad Bunny, un artiste engagé dans une lutte pour la préservation de son héritage
Par Theresa Slepcevic, élève en master Géopolitique et relations internationales
Le 5 janvier dernier, l’artiste portoricain Bad Bunny a sorti son sixième album intitulé « DeBÍ TiRAR MáS FOToS ». Depuis, le projet a été récompensé par 5 Latin Grammy Awards. Le très reconnu magazine Rolling Stone lui a accordé la prestigieuse note de 5 étoiles, le qualifiant de « jubilatoire et frais » mais également de « local ». Clash, quant à lui, le décrit comme « une lettre d’amour à l’héritage ». Que veulent alors dire ces qualificatifs, aussi enthousiasmants que curieux ?
L’artiste en question, Bad Bunny, de son vrai prénom Benito, se fait ici l’auteur d’un album revendiquant la richesse de l’héritage traditionnel portoricain, allant à l’encontre d’un impérialisme américain pointé du doigt. Dans une des chansons de l’album, intitulée Lo Que Le Pasó a Hawaii, le chanteur alerte sur le danger que peut représenter l’appétit américain pour la souveraineté de l’île. Mais alors que s’est-il passé à Hawaii et pourquoi cette histoire résonne-t-elle avec l’actualité récente portoricaine ?
Cette île, mondialement connue pour la luxuriance de son environnement, est un État constitutif des États-Unis d’Amérique, mais cela n’a pas toujours été le cas. Avant la découverte de cet archipel par les occidentaux, les peuples polynésiens vivaient en totale indépendance sous la gouvernance de monarques nommés les ali’i. L’île, après avoir été découverte par James Cook en 1778, entre officiellement dans le sillage américain un peu moins d’un siècle après. En 1875 est alors signé un « traité de réciprocité » avec les États-Unis, admettant officiellement l’appétit colonial américain pour les richesses de l’île.
Quelques années plus tard, la puissance américaine tente de la soumettre, mais c’est finalement le 7 juillet 1898 que l’archipel tombe. Ce renversement illégal du gouvernement autochtone se fait sous la manigance d’un coup d’État orchestré par les Etats-Unis, avec l’alliance de sa flotte militaire et de l’oligarchie blanche installée sur l’île. Le bafouement du droit à l’autodétermination de l’île est alors justifié à des fins d’intérêts purement militaro- économiques.
Depuis, les magnats de la tech américaine achètent chacun une part de ce territoire qui, à l’œil du droit international, n’a jamais été officiellement rattaché aux États-Unis. Mark Zuckerberg, co-fondateur de Facebook, jouit d’une propriété de 930 hectares sur d’anciennes terres agricoles. Cette gentrification a de multiples conséquences : en 1990 par exemple, moins de 1000 Hawaïens parlaient encore la langue ancestrale, majoritairement remplacée par l’anglais. Aujourd’hui, l’île de Puerto Rico a officiellement le statut d’« État libre associé » et les Portoricains sont considérés comme des citoyens américains. Ils ne peuvent cependant pas voter lors des élections présidentielles, une particularité parmi d’autres de ce statut qui interroge sa cohérence au regard de l’idéal démocratique américain.
Ainsi, en mobilisant la mémoire hawaïenne, Bad Bunny se sert de l’histoire pour tenter d’éveiller les consciences sur des questionnements politiques aussi brûlants que fondamentaux pour tout le continent latino-américain.
