Peut-on rester ambitieux·se dans un monde en crise écologique ?

par Rayen Souissi (ambassadeur des transitions)

Rester ambitieux·se dans un monde en crise écologique, ce n’est plus rêver de “réussir sa vie” comme si la planète était un simple décor. C’est accepter que chaque projet d’avenir se construit désormais avec une question en arrière‑plan : quel est le prix écologique de ce que je veux faire, et est-ce que je suis prêt·e à le payer ? Pour beaucoup d’étudiantes et d’étudiants, cette question n’est plus théorique : elle s’invite dans les amphis, dans les soirées, dans les doutes de 3h du matin.

Une ambition programmée pour ignorer le réel

J’ai grandi avec une image très simple de l’ambition : monter le plus haut possible, gagner beaucoup, consommer plus que mes parents, voyager loin, briller sur les réseaux. Cette vision est partout, portée par des modèles très américanisés du succès, où la réussite individuelle compte plus que tout le reste. À aucun moment, dans ce récit‑là, on ne nous demande sérieusement ce que deviennent les sols, l’air, les océans, les personnes qui vivent à l’autre bout de la chaîne de production.

Pourtant, pendant que ce modèle tourne en boucle, la planète envoie des signaux de plus en plus violents. La crise écologique n’est plus un chapitre qu’on survole en cours : c’est une réalité qui structure déjà nos vies, nos études, nos futurs métiers. Continuer à répéter le vieux récit de l’ambition, comme si de rien n’était, devient presque une forme de déni organisé.

Christina Animashaun/Vox

Quand la crise écologique bouscule l’idée de la réussite

Comme pour beaucoup de jeunes, cette dissonance se traduit chez moi par ce qu’on appelle maintenant l’éco‑anxiété : la sensation de ne plus savoir comment se projeter dans un monde où les rapports sur le changement climatique s’accumulent et où les gouvernements n’agissent pas à hauteur des enjeux. Une grande étude menée auprès de 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans dix pays, publiée dans The Lancet Planetary Health en 2021, a montré qu’environ la moitié d’entre elleux disent que leurs pensées sur la crise climatique abîment sérieusement leur capacité à fonctionner normalement : manger, dormir, étudier, profiter de leurs proches. Derrière les statistiques, il y a une question simple que je me pose aussi : à quoi bon travailler dur, faire des études longues, planifier une carrière… si le monde qui nous attend est abîmé au point de rendre ces projets presque absurdes ?

Ce brouillage touche aussi le sens de mes études elles-mêmes. Quand j’apprends des modèles économiques construits comme si les ressources naturelles étaient infinies, alors que je sais que plusieurs limites planétaires sont déjà dépassées, quelque chose se fissure. Quand je me prépare à des métiers dans des secteurs qui contribuent massivement aux émissions ou à la destruction des écosystèmes, mon ambition commence à ressembler à une contradiction intime.

Faut-il renoncer à l’ambition ?

Face à ce malaise, beaucoup de jeunes – et j’en fais partie – oscillent entre deux tentations : fermer les yeux et continuer comme si de rien n’était, ou tout rejeter et glisser vers le cynisme et le “à quoi bon”. Ni l’une ni l’autre ne sont vraiment satisfaisantes : l’aveuglement est confortable mais fragile, et le renoncement total finit par épuiser, voire détruire la santé mentale. La vraie question devient alors : et si le problème n’était pas l’ambition en soi, mais la manière dont on l’a définie jusqu’ici ?

Depuis des années, on m’a vendu une ambition centrée sur le “moi” : mon salaire, mon statut, mon CV, mon image. Dans un monde en crise écologique, cette définition devient non seulement étroite, mais dangereuse : elle pousse à perpétuer un modèle qui épuise les ressources, les corps et les liens sociaux. Continuer à la suivre sans réfléchir, c’est accepter de participer à une course dont on sait qu’elle va droit dans le mur.

Réinventer l’ambition à l’ère de la crise écologique

Rester ambitieux·se dans un monde en crise écologique, ça pourrait d’abord être accepter de changer de cible. Ne plus viser seulement la réussite individuelle, mais la capacité à contribuer à des trajectoires qui rendent la vie encore vivable pour le plus grand nombre. Cela peut vouloir dire choisir des métiers orientés vers la transition, transformer de l’intérieur certains secteurs, ou inventer de nouvelles formes de travail plus sobres et plus solidaires.

Cela suppose aussi de développer d’autres compétences que celles valorisées par le récit classique de l’ambition. Au-delà des “hard skills” techniques, il y a les compétences de coopération, de plaidoyer, d’organisation collective, d’écoute des autres et du vivant, que beaucoup de programmes sur les “green skills” et la transition essaient désormais de soutenir. Dans ce cadre, mon ambition n’est plus de “sortir du lot”, mais de devenir capable d’agir avec d’autres, là où je suis, pour peser réellement sur les choix économiques, politiques et culturels.

Une ambition qui assume la contradiction

Bien sûr, tout cela ne se fait pas sans contradictions. Je peux vouloir une vie digne, une stabilité financière, le droit de voyager, d’avoir du confort, tout en refusant un modèle qui détruit les conditions mêmes de ce confort. Je peux aimer certaines promesses du capitalisme (la mobilité, l’innovation, la liberté de choisir ma voie) et en même temps voir lucidement ses dégâts écologiques et sociaux.

Assumer ces tensions fait aussi partie de cette nouvelle forme d’ambition. Ce n’est plus l’ambition naïve de quelqu’un qui ignore la crise, ni le désespoir de quelqu’un qui n’attend plus rien de l’avenir. C’est une ambition lucide, qui sait que le monde est abîmé, que les marges de manœuvre sont limitées, mais qui décide quand même de chercher une place utile, cohérente, et la plus juste possible dans ce paysage.

JEANNE FRANK/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Et pour les étudiantes et étudiants d’aujourd’hui

Pour une étudiante ou un étudiant d’aujourd’hui, rester ambitieux·se dans un monde en crise écologique pourrait donc se résumer ainsi : refuser de réussir “contre” le monde, chercher à réussir “avec” lui. Cela peut passer par de petits choix quotidiens (dans la consommation, le travail, l’engagement) comme par de grandes décisions d’orientation, de spécialisation ou de mobilité. Ce n’est pas une voie simple, ni rassurante, mais c’est peut-être la seule forme d’ambition qui sera encore tenable dans les décennies à venir.

On ne sait pas exactement à quoi ressemblera le marché du travail dans trente ans, ni si les modèles économiques auront vraiment changé. En revanche, des travaux comme les scénarios “Transition(s) 2050” de l’ADEME décrivent déjà plusieurs futurs possibles pour la France en 2050, plus ou moins sobres, plus ou moins solidaires, selon les choix politiques et collectifs que nous faisons aujourd’hui. Une chose est sûre : la crise écologique restera là, comme toile de fond de toutes nos décisions. Dans ce contexte, rester ambitieux, ce n’est plus seulement vouloir “monter”, c’est apprendre à grandir sans fermer les yeux.