Cinemood 5 – Rebels of the Neon God de Tsai Ming-Liang

Par Pairaud Louise

Après une pause de trois numéros (en comptant une grève, une nouvelle rubrique et une absence non justifiée), Ciné’Mood revient avec une nouvelle recommandation. Fan absolue de In the Mood for love, Fallen Angels ou Chungking Express de Wong Kar Wai ?, je vous propose aujourd’hui Rebels of the Neon God (1992) de Tsai Ming-Liang, qui selon moi dépassera largement vos attentes.

Un cafard empalé, un appartement insalubre, des salles d’arcade au brouhaha électronique, des motos vandalisées, des arnaqueurs tabassés, des jeunes bourrés, des études aussi abandonnées que l’étage dit « maudit », une télévision diffusant de la pornographie jour et nuit, et le cycle de la violence qui continue de se perpétuer : bienvenue dans le Taiwan des années 90 de Tsai Ming-Liang.

Je décide de ne pas vous raconter avec précision la trame principale car ici, chez Ciné’Mood, je fais confiance à votre curiosité et préfère ne pas vous spoiler.
Cependant, il me faut vous parler d’un aspect du film que je trouve primordial. Cet aspect n’est pas si évident, et ne saute pas aux yeux de tous·tes. Je m’explique (attention si vous ne voulez vraiment rien savoir de ce film, passez au paragraphe suivant !) : L’un des enjeux est la relation entre un jeune homme et une jeune femme qui se rencontrent un peu par hasard au début du film. À un moment plus avancé dans l’histoire, ils s’avouent enfin leurs sentiments et couchent ensemble.
L’homme se réveille en premier le lendemain, et part de l’hôtel pour faire une course. La femme se réveille à son tour, seule. Elle attend, mais personne ne revient. Elle part à son tour. L’homme ne revient que trop tard. Quelques temps après, on voit la femme à son travail, les yeux dans le vague. C’est là que tout se fait. Mon visionnage fût avec un homme, moi je suis une femme (il est ici nécessaire de le dire), et je pus constater de cela que nos interprétations divergeaient. Pour mon ami, la jeune femme est déçue et s’ennuie dans son travail, pour moi, elle a le coeur brisé. Cette dissemblance n’est, comme vous l’avez compris, pas anodine. Elle exprime selon moi une mise en scène presque féminine, malgré le genre masculin du réalisateur.
Aucun pathos, la tristesse au féminin est en sous-texte puisque la communication manque, et c’est en ça un très grand film.

Tout est exprimé dans un non-dit qui laisse au spectateur une liberté d’interprétation faisant ressortir sa propre expérience de vie : chacun s’y retrouve malgré un ancrage très marqué dans un contexte précis. De plus, le personnage de la jeune femme est nuancé sans être mystérieuse et sans défaut, elle est attachante et tout particulièrement avec la scène que je viens de vous raconter. Elle est une des raisons de mon amour pour ce film. Sa photographie y est pour quelque chose, mais son intelligence émotionnelle est d’une justesse particulièrement impressionnante. Ce réalisateur n’a d’autant plus, et contrairement à Wong Kar Wai, pas signé la tribune soutenant le réalisateur pédophile Roman Polanski : que demander de plus ?

C’était Ciné’Mood, bisou.