Par Marie Le Bouffo en L2 sociologie (@marielbf) et Matéo Barés en L2 lettres
Alors qu’aujourd’hui, Haïti est présenté comme l’incarnation de l’extrême pauvreté, de la violence, et de l’instabilité politique, son poids historique et culturel est en vérité immense, et son passé est épique. Projetez-vous il y a plus de 200 ans, dans un monde écrasé par la route de la violence, de la domination et de la recherche de profit, où l’individu n’est qu’un outil parmi tant d’autres, réduit à un corps décharné et consumé par le labeur intensif jusqu’à son dernier souffle.
Au XVIIIe siècle, Saint-Domingue (par la suite Haïti) est la colonie la plus riche du monde. Elle cumule en effet 70% de l’exportation mondiale du sucre, grâce à l’exploitation des populations natives, et par la suite africaines, alors réduites en esclavage.
Saint-Domingue constitue alors un joyau colossal pour la France, mais demeure un enfer à ciel ouvert pour les esclaves noirs contraints de travailler 12h par jour sous un soleil de plomb. Ce phénomène est relaté par de nombreux poètes haïtiens, à l’instar de René Depestre, qui écrit dans son poème Minerai noir :
“Quand la frénésie de l’or draina au marché la dernière goutte de sang indien […] On se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique”.
Cette machine coloniale entraîne infanticides et suicides au sein des populations noires, en proie à une détresse absolue, et beaucoup d’entre elles subissent viols, mutilations, tortures, et pendaisons, tout cela étant orchestré par les colons français. La mort est ainsi punitive comme salvatrice, celle-ci apparaissant comme seule issue de ce système déshumanisant.
Au bout de deux longs siècles d’une telle oppression, la colère et les tentatives de révoltes longuement mûries, se cristallisent dans un acte suprême de volonté. Dans la nuit du 13 au 14 août 1791, émergent les prémices d’un Congrès Panafricain, lors de ce qu’on appelle alors la « Cérémonie du bois Caïman ».
Elle réunit alors des esclaves de 24 ethnies africaines différentes, et de divers secteurs (sucre, café, cacao, indigo, coton, services domestiques et sexuels) qui discutent de la condition noire. La prêtresse Cécile Fatiman dirige ce mouvement par une cérémonie vaudou ; cette nuit-là, elles et ils implorent les esprits de les aider dans leur quête de délivrance du despotisme et se jurent « La Liberté ou la Mort ».
Car oui, ce qu’elles et ils endurent est synonyme de supplice, comme l’exprime très bien le poète haïtien Massillon Coicou : “Et si, quand le fouet plonge dans ma chair qu’il déchire / J’invoque sa pitié : J’entends le maître rire!… ”
Dans les semaines suivantes, une des plus grandes révoltes d’esclaves de l’Histoire de l’humanité éclate, et Saint-Domingue sombre dans une violence sans précédent.
Ce conflit aboutit néanmoins à un résultat effectif et concret : en 1794, la France abolit l’esclavage sur la terre colonisée de Saint-Domingue, une première à cette époque. Grâce à la lutte de ces hommes et femmes, les noir·es de Saint-Domingue vont enfin bénéficier de la citoyenneté et de la liberté, si longtemps désirée. Les semaines suivantes, dans un vent progressiste de liberté dû au combat des noir·es de Saint-Domingue, la France abolit aussi l’esclavage de ses autres colonies.
Cependant, quelques années plus tard, Napoléon Bonaparte restaure l’esclavage en 1802, par un décret jugé intolérable par les habitant·es de l’île. Ces dernier·es s’insurgent donc à nouveau. En réponse à cet embrasement de colère, le premier empereur de France envoie une armée de 25 000 hommes pour faire taire la revendication noire.
Pour y faire face, l’ancien esclave Toussaint Louverture fonde l’Armée Indigène, composée d’hommes mais aussi de femmes esclaves, à l’image de la grande Sanité Bélair, incarnation même de la lutte en faveur de la liberté. Celle-ci est promue lieutenante de l’armée révolutionnaire et commande ainsi des troupes, une prouesse pour l’époque, alors que les femmes sont reléguées au second plan.
Toutefois, cette armée indigène reste peu expérimentée, et est munie d’équipements rudimentaires. Se matérialisent alors les premières guerres anti-ségrégationnistes, anti-racistes, anti-esclavagistes et anti-colonialistes de l’Histoire mondiale.
Contre toute attente, le 18 novembre 1803, à l’issue de la bataille de Vertières, l’armée napoléonienne, connue comme étant la plus prestigieuse de son époque, essuie sa première grande défaite.
Se fissurent ainsi les assises d’un système corrélant la race, le capitalisme et l’esclavage. Il y a 222 ans, le 1er janvier 1804, près de 150 ans avant la période de la décolonisation, les généraux en chef, dont Jean-Jacques Dessalines, proclament l’indépendance de Saint-Domingue. C’est donc à cette date, à plusieurs milliers de kilomètres des terres africaines, que naît Haïti, la première République Noire du monde, le seul État jusqu’à aujourd’hui à être issu d’une insurrection d’esclaves ; le premier pays à avoir inscrit dans sa constitution l’abolition de l’esclavage ainsi que l’interdiction de la discrimination raciale.
Haïti n’est pas seulement le premier peuple à avoir mis en déroute le système esclavagiste.
Haïti incarne avant tout la réhabilitation des peuples noirs et des droits des opprimés du monde entier.
Haïti est aussi une terre ayant subi le génocide des Taïnos, les premiers habitants de l’île, par les colons espagnols. Pour faire honneur à leur mémoire, les déportés africains ont donné à ce territoire son nom d’origine, Haïti, dit « Terre des hautes montagnes » en langue taïno.
Il s’agit là d’un exemple de réussite du Panafricanisme, car la moitié des habitants de Saint-Domingue étaient nés en Afrique. Les Haïtiens ont surmonté leurs différences ethniques, tandis que beaucoup d’autres territoires subissent des divisions ethniques alimentées par le néocolonialisme.
Cet épisode épique ne cesse d’inspirer certains grands auteurs, à l’image d’Aimé Césaire ou encore de Victor Hugo, mais aussi certaines figures politiques, comme Christiane Taubira.
« Ce n’est pas à moi seule que le peuple d’Ayiti a ouvert les avenues d’un monde de justice et de fraternité. Ce fut aussi au monde noir, dans son entier, qui reconnaît la première République indépendante, arrachée puis codifiée par d’anciens esclaves, édifiée à la morgue de l’Empire colonial. Les opprimés, les évadés de toute servitude, trouvèrent, dans la première constitution d’Ayiti cette perle de fraternité qui offrait liberté et nationalité à tous ceux qui foulaient ce sol encore fumant. »
Christiane Taubira, Lettre au peuple d’Ayiti, 7 Janvier 2020
« J’aime votre pays, votre race, votre liberté, votre révolution, votre République. Votre île magnifique et douce plaît à cette heure aux âmes libres ; elle vient de donner un grand exemple ; elle a brisé le despotisme. Elle nous aidera à briser l’esclavage. Haïti est maintenant une lumière. Il est beau que parmi les flambeaux du progrès, éclairant la route des hommes, on en voit un tenu par la main d’un nègre.
Votre frère,
Victor Hugo »
Victor Hugo, Communiqué de Hauteville-House, 31 mars 1860
« Jamais nous ne compenserons tout à fait ce que nous devons au nègre fondateur. Le nègre fondateur, c’est la Révolution de Saint-Domingue, c’est Toussaint Louverture. Notre dignité, notre existence n’a longtemps tenu qu’à cet évènement fondateur : J’ai trouvé en Haïti plus qu’un apport majeur à la pensée que j’ai essayé de construire. Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois… Ce fut leur conquête. Leur conquête était aussi pour nous tous. Si nous en étions dignes ! »
Aimé Césaire, dans Conversations sur Haïti avec Aimé Césaire, 2008.
Nous prêtons une longue pensée pour Haïti qui connaît une période de haute fragilité, liée à la guerre des gangs, alimentés par les grandes puissances actuelles (Etats-Unis, Canada, France) qui soutiennent et financent les armes et pompent les ressources souterraines de l’île. Ainsi, prêtons attention à ce grand peuple, bien trop occulté aujourd’hui.
