Cinemood 6 – Serpent River de Sandra Lahire

Par Louise Pairaud, L3 cinéma

Pour ce dernier Ciné’Mood, il me semble essentiel de vous présenter UNE réalisatrice de documentaires, expérimentaux de surcroît. Je vous ai parlé de réalisateurs européens, américains, franco-grecs, hispano-mexicains, palestiniens (avec Photogrammes) et taiwanais, mais d’aucune réalisatrice, et j’en suis la première révoltée ! Je comptais originellement faire un article sur le film de Zhang Yimou (un homme donc) de 1991 : Raise the red lantern, que je trouve magnifique et d’un féminisme très pointu pour son époque. Je profite donc de l’introduction pour vous convaincre de le regarder : ce film met en lumière (mauvais jeu de mot) la rivalité entre femmes orchestrée par le système patriarcal.
J’arrête ici toute déviation pour reprendre mon sujet initial : Serpent River (1989) de Sandra Lahire.

Ce Ciné’Mood sera court car tout l’intérêt du film réside dans son genre hybride : le documentaire expérimental politique, rien que ça. La réalisatrice en est une experte, qu’elle utilise pour militer contre le nucléaire, en tout cas contre la mauvaise gestion des déchets nucléaires, pour ce qui est de notre film. Le fleuve de Serpent River, communauté de natifs canadiens, sert à une mine d’uranium. Sans surprise, l’eau, nécessaire à la vie des locaux, en est remplie.
Comment montrer l’invisible ? Avec cette simple question, Sandra Lahire pousse les codes classiques du documentaire pour proposer un objet filmique à la fois sublime et effrayant. Aux images des locaux, qui boivent cette eau, font leur linge dans cet eau, et des enfants qui s’y baignent, sont ajoutées des couleurs : le rouge, pour cette eau mortelle, et le bleu-vert du rayon X, qui réduit à l’état de squelette ces gens dont le sort est scellé.
Ces effets mettent en lumière une radioactivité qui empoisonne les sols et l’eau, et tue. En réalité, c’est le gouvernement qui tue, nous informe la voix over. Une femme mineure, des experts en radioactivité : ce n’est pas parce que sa forme est inhabituelle et inquiétante (expérimentale en somme) que ce film ne peut servir sa fonction de documentaire : informer, donner des faits établis, dénoncer une injustice, une négligence de la part de l’État à l’encontre de cette communauté de natifs, grands oubliés des politiques publiques depuis l’arrivée des européens sur le continent américain.
Même à travers le nucléaire, on en revient à la colonisation. Cette gangrène qui tue à petit feu la faune et la flore, c’est elle, c’est le capitalisme, c’est la course au progrès, c’est l’État corrompu.

Pour aller plus loin :

Sandra Lahire a consacré une trilogie de documentaires sur cette question, mais en a également réalisé une sur un tout autre sujet (pour les amateurs de littérature) : la Sylvia Plath trilogy. De plus, elle a fait partie de la London Film-Makers’ Co-Op dans les années 80, un collectif de cinéastes expérimentaux féministes dont je recommande vivement les films.

C’était Ciné’Mood, bisou.