Manifestation du 17 octobre : « Il fait noir au pays des Lumières »

Par Lina Maslouh, étudiante en droit à l’UB

La manifestation du samedi 17 octobre contre la vie chère, initiée par les gilets jaunes en convergence avec les revendications lycéennes, a été le théâtre d’un chaos sans précédent. Dans toute la France comme à Bordeaux, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez reconnaît « sa responsabilité » dans les débordements, sans pour autant mentionner l’existence de violences policières contre les manifestants.

Comment ne pas interroger le dispositif policier mis en place le 17 octobre, quand plus de 15 magasins ont été vandalisés dans la plus grande rue commerçante d’Europe ? L’incompréhension et la colère semblent unanimes chez les commerçants qui ont vu la rue Sainte-Catherine délaissée, avec de grandes enseignes prises au piège telles Nocibé ou encore Decathlon City, dont le site sera fermé au public pour plusieurs mois à la suite de l’incendie et du pillage. « On va a priori tous être au chômage technique, mais je pense au directeur qui dirige le magasin depuis 23 ans quasiment. Le choc doit être terrible », raconte un employé de l’entreprise qui a souhaité rester anonyme.

La préfète de la Gironde, Sophie Brocas, ainsi que le maire de Bordeaux, Thomas Cazenave, ont d’abord mis en avant « qu’ils ne pouvaient rien faire de plus » outre le dispositif policier prévu avec 400 policiers et gendarmes mobilisés, et que les actes de vandalisme visant des commerces ne pouvaient être anticipés par la préfecture. Le syndicat Unité CRS Sud-Ouest estime également que face à une violence inédite, le nombre de policiers demeurait insuffisant. À cela s’ajoute l’estimation du ministère de l’Intérieur nettement inférieure au nombre effectif de manifestants : 200 000 prévus contre 550 000 manifestants recensés, voire 800 000 selon les organisateurs du mouvement.

Interrogés, de nombreux étudiants présents lors de la manifestation pointent l’asymétrie du dispositif de sécurité des forces de l’ordre. Sarah, dont le nom a été modifié, précise « qu’on a été gazés dès 13h45 Place de la Bourse, alors que la manifestation commençait officiellement à 14h. » Puis, la colère : « Il y avait des parents avec leurs enfants, des professeurs de tous âges, des jeunes, on a bafoué l’un de mes droits les plus fondamentaux ». « Je pourrai dire à mes enfants que j’ai fait le 17 octobre 2026 », affirme Nisrine, étudiante en psychologie. « J’ai vu des milliers de personnes réunies par une même colère. Mais à peine arrivés, nous avons été submergés par les gaz. On a réussi à former un cortège festif cours Victor Hugo, mais arrivés à l’Hôtel de Ville, la répression était à nouveau perceptible ».

Beaucoup de manifestants se sont alors dirigés Place de la Victoire pour y terminer la mobilisation, mais, d’après Yassine, étudiant en droit, « beaucoup ont été visés par des gaz lacrymogènes et des bombes assourdissantes. J’en ai d’ailleurs reçu une à mes pieds. Le but était clairement de nous disperser, malgré l’absence de menace ».

S’il est manifestement illégal de viser un groupe de manifestants « pacifiques » par ces armes classées matériel de guerre selon le Code de la sécurité intérieure (CSI), beaucoup craignent à présent davantage les CRS que les casseurs : « Je n’ai jamais haï la police, mais maintenant, je ne me sens plus protégée par elle. Elle n’est plus digne de ma confiance » déplore Rachel, étudiante en droit. En revanche, nous avons pu observer une forme de solidarité entre manifestants : quand certains distribuent du paracétamol, d’autres, administrent du sérum physiologique aux gazés. Cette entraide de fortune ne suffit pourtant pas à masquer les stigmates de l’après-midi. Une fois la fumée dissipée, c’est l’image d’une ville exsangue qui demeure. Sur un sol noir de cintres des vêtements volés, noir des carcasses enflammées, des restes des bombes lacrymogènes et peut-être de la « honte » du président de la République, s’est produit la scène d’un mouvement confisqué mais présent. Le théâtre d’une jeunesse baignée de noir au pays des lumières.

Un acte II de cette mobilisation est d’ailleurs prévu le 24 octobre. Affaire à suivre…